Compte-rendu de ma semaine – Rwanda, fin novembre

 Bonjour à toutes et à tous,

 Je prends un moment pour vous écrire et vous partager la semaine que je viens de vivre ici au Rwanda. Une semaine dense, éprouvante, pleine de contrastes, entre lumière et épuisement. Je vous raconte simplement, comme cela s’est passé.

 Lundi – Retour à la réalité

Je suis montée très tôt jusqu’à la Maison pour Tous. Grâce, qui m’aide énormément en ce moment, m’a devancée. La montée est toujours aussi rude, mais une fois arrivée, j’ai retrouvé les enfants, l’école, la classe, ce petit cœur de vie qui me ramène à l’essentiel. 

Mardi Grâce et l’école J’ai passé du temps dans la classe de Grâce. Je l’ai connue toute petite, et aujourd’hui elle tient une classe propre, ordonnée, vivante. Sans études pédagogiques, juste de la volonté, de la patience, et une vraie douceur. Cela m’a fait du bien.

 Mercredi – La vérité sur Gilbert

Ce jour-là, j’ai appris quelque chose de grave Gilbert ne mangeait que des patates. Voilà pourquoi il est dénutri, sans énergie, endormi même en plein jour, comme en sidération. Et tout cela malgré l’argent envoyé chaque semaine pour sa nourriture. J’ai ressenti un mélange de colère, de tristesse et d’impuissance. Aristide, qui était censé l’aider, est parti. D’autres avant lui aussi. Tout le monde finit par l’abandonner, et c’est chaque fois à moi de recommencer.

Jeudi – Première journée compliquée à l’hôpital

Je suis arrivée très tôt. Grâce déjà là. Nous avons trouvé Gilbert endormi, couvert d’excréments et de pipi. Les infirmières refusent de faire le pansement tant qu’il n’était pas lavé. Je suis alors allée jusqu’au Service social. J’ai appelé l’assistante sociale, je l’ai rencontrée. Elle parle français et m’a confirmé que l’hôpital a normalement l’obligation d’assurer l’hygiène minimale et les pansements. Deux stagiaires supervisées par leur professeure ont finalement lavé Gilbert et fait le pansement. Pendant ce temps, je suis allée lui chercher une cantine, sa boîte de nourriture trop loin, il ne pouvait pas l’attraper. L’assistante sociale est revenue, a posé des questions, et a dit qu’un dossier allait être ouvert pour que l’État se saisisse enfin du cas de Gilbert. Elle m’a expliqué les limites de l’hôpital  « Nous avons des centaines de cas comme lui. Nous ne pouvons pas tout faire. » Elle m’a rappelé la loi un enfant doit retrouver sa famille d’origine. J’ai expliqué que Gilbert est orphelin. Sa sœur vit dans une grande précarité, déjà mère d’un enfant et enceinte d’un deuxième. S’il retourne là-bas, il ne survivra pas deux jours. Elle m’a dit que pour l’instant Gilbert restera à l’hôpital, puis que le district ou la mairie chercherait  soit une famille (peu probable),  soit des sœurs religieuses, si un lieu existe.On m’a parlé des sœurs de Bikibiriye, mais je n’ai pas encore de contact.J’ai expliqué à l’assistante sociale que je suis à bout de mes forces.Chaque fois que je pars, tout retombe.J’avais payé quelqu’un pour aider Gilbert, cette personne est partie. Les sœurs avaient abandonné avant. Christine encore avant eux. Gilbert porte un poids immense. Moi aussi.

Je continue d’apporter des fruits, de payer le repas chaud, d’être présente autant que je peux. 

Père Ugo m’a écrit :« C’est bien que l’assistante sociale s’en occupe. Mais je vois que même l’hôpital ne sera pas à même, à la longue, de prendre Gilbert en charge. Qui pourra le faire ? La situation semble extrêmement difficile. Fais ce que tu peux tant que tu es là… courage, prières. »Ses mots m’ont touchée parce qu’ils disent la vérité.

 

Compte-rendu de ma semaine 2 au Rwanda, fin novembre
Compte-rendu de ma semaine 2 au Rwanda, fin novembre
NADIA ERIC ET PATRICK l infirmier au milieu

NADIA ERIC ET PATRICK l infirmier au milieu

Vendredi

Le matin je suis partie vers l’école dans la colline, la Maison pour Tous. La montée est toujours un parcours du combattant.Peut-être qu’un jour il y aura une route… on m’a parlé de plans, mais personne ne sait quand. J’étais très essoufflée en arrivant.J’ai fait le tour avec le nouveau jardinier un magnifique travail. Sans même que je sois là, il a remis de l’ordre dans ce qui était devenu une forêt vierge. 

La Maison pour Tous et l’École des Jardins continuent chaque jour plus de 10 à 15  enfants, et le samedi plus de 50. Il y a des réussites. C gratuit, c ouvert à tous ils préfèrent venir ici que trainer dans la rue, et puis il y a du thé et des canes à sucre! ;)

Dans la classe, j’ai trouvé Grâce, elle a essayé de faire des études, n’y était pas arrivée… je l ai prise ici . Comme sa classe était ordonnée, impeccablement tenue. Je ne pouvais pas donner meilleure note à une jeune femme. Elle a évolué dans le bon sens, avec sa force, son courage. J’ai vu aussi Éric, notre jeune artiste devenu photographe professionnel à 21 ans. Nous l’avons connu à 13 ans, orphelin de père, sa maman vendait des petits poissons, il a deux sœurs…Aujourd’hui, il fait des reportages, des photos de mariage, il a acheté son appareil et son ordinateur. Il a sa vie.  Je n’ai pas toujours été tendre avec lui, surtout quand il se prenait la grosse tête comme artiste à Kigali. J’ai même refusé un moment qu’il devienne cinéaste, tant je ne voyais pas où cela le mènerait. Mais il a tenu bon, il a économisé. Il a réussi. Et puis Cynthia, dix ans. Orpheline. Trouvée presque nue, vivant dans les trous du marché... Avec la grâce divine, j’ai fini par lui trouver un centre dans le Sud, où elle est depuis trois ans. Quand je la vois maintenant, c’est une autre enfant plus calme, plus pondérée. Elle tente encore quelques petites ruses, mais l’amour lui a tellement manqué. Aujourd’hui elle reçoit une éducation. Et Erissa, a trouvé un travail comme cuisinier.

Bien sûr il y a eu des échecs Moïse, Fabrice, restés dans la rue. Mais il y a aussi Nyagahanga, paroisse fermée depuis deux ans, avec les filles-mères, les écoles délabrées, puis attribuées à des familles riches. J’ai quitté ces lieux. Peut-être à tort. Je ne sais plus. J’ai été abusée par beaucoup, volée, trahie, le fils de mon cuisinier, un prêtre qui voulait voler le conteneur… d’autres histoires que j’ai mises dans un tiroir. J’en ai encore les cicatrices sur mes jambes. 

La vérité sur Aristide arrive petit à petit après six mois et ce que je découvre est décevant, pourtant, Aristide recevait 200 000 francs rwandais par mois pour gérer le personnel, les écoles et Gilbert. Dans les tiroirs de son bureau, j’ai trouvé  des souris, les valises mangées par les rats, des bébés souris dans les sacs. Et surtout des dégâts psychologiques chez Gilbert, et des choses douteuses dans les comptes, vérifiables si je prends le temps d’analyser tout l’historique. Et puis, par Grâce, j’ai appris que pendant 3 mois, Gilbert n’a mangé que des pommes de terre. Seulement des patates pendant que j’envoyais chaque semaine l’argent pour sa nourriture et les salaires. A vérifier si c est possible de savoir!

Après la Maison pour Tous, je suis partie en moto à l’hôpital avec des fruits et du pain, une radio pour Gilbert. Nadia, mon amie styliste, avait apporté un plat préparé par sa maman l’odeur m’aurait presque fait tout manger c'était fait avec amour, riz, carottes, épinards, petits poissons! Gilbert dormait, refusait de se lever, refusait de manger. Puis, en sentant notre présence, il a commencé à sourire. L’infirmier Patrick lui a changé la sonde, encore cassée. Patrick est extraordinaire, ses pansements permettent aux plaies de se refermer, avec la crème que nous apportons. 

Puis émerge le moment qui a tout fait basculer Nadia avait cousu une ceinture et des attaches rembourrées de mousse.

Nous essayons de mettre Gilbert dans le déambulateur pour éviter les escarres. On porte un adolescent de 17 ans, ce n’est pas simple.. Gilbert fait « aïe… ouille… » pour tout. Même pour mettre la crème lui-même sur ses jambes qui ne sentent rien. Nous lui expliquons, encore et encore. Il n’écoute pas.Ou il ne comprend pas. Et pourtant, à la maison pour tous la nuit, il descend à quatre pattes jusqu’à ma chambre pour démonter la télévision. Ce matin, je l’ai trouvée ouverte. Là, il ne fait pas de simagrées. Dans la salle commune, les gens commencent à nous critiquer « Vous le torturez ! » Un autre infirmier dit que l’appareil n’est pas adapté. Je réponds calmement que la semaine précédente il était debout dedans et que cela fonctionnait bien. Je montre les photos où il sourit! Et que la première ceinture, faite avec une culotte, avait été mal comprise et cousue, cela avait créé des escarres. J’ai donc décidé de le faire tenir par le buste au lieu du bas. Un infirmier se met à crier sur Nadia.. L’ambiance devient lourde, hostile. Je lui rappelle qu’il doit respect aux femmes et à nos essais de solutions et que l’appareil n’est pas le problème Gilbert est en dénutrition, Gilbert n’était pas lavé, Gilbert dormait dans son pipi et son caca la veille, et que c leur service qui n’assume pas ce qui est obligatoire. Hier encore, je pleurais en le voyant dans cet état, et les gens riaient. Rire ici est un réflexe quand ils ne savent pas quoi dire. Pas pour aider. Jamais pour aider. Nous sortons. J’embrasse Gilbert et lui dis que je ne peux plus rien faire. Je vois la chef infirmière « Vous reviendrez. » Je réponds :« Non. Cette fois je ne reviendrai pas. Occupez-vous de lui. » Je vais écrire au directeur de l’hôpital, au ministre de la Santé, au docteur Victoire. Aristide est parti. Christine est partie. Les sœurs sont parties. L’hôpital fait ce qu’il peut, mais tout repose sur moi. Et maintenant, moi aussi je pars. Je laisse Gilbert à la responsabilité de l’État et de l’hôpital. À Dieu.

Hier soir, j’ai lu le message un docteur dit que Gilbert doit rentrer à la maison, aller faire les pansements au centre de santé et qu’il est en palliati fs.

Palliatifs ?À 17 ans ? 

Quand j’ai vu des handicapés travailler, se marier, avoir des enfants ?C’est absurde.Ignorant.Condamnant.Triste.

Je ne sais pas comment je me regarderai dans le miroir.

Je ne sais pas ce que Dieu en pense.

Je sais juste que je suis allée jusqu’au bout, seule, comme toujours.

Je refuse de me tuer à petit feu. Je leur confie Gilbert..

Je continue ma mission avec les enfants, les écoles, Grâce, Éric, Cynthia, tous les autres. Entre les écoles, les enfants, grâce à Grâce… je fais tout ce que je peux, vraiment. Et chaque petit progrès, chaque regard, chaque soin accompli est une lumière. 


Avec tout mon amour,
Alléluia. ChanMoon 🦋

Compte-rendu de ma semaine 2 au Rwanda, fin novembre

Depuis tant d’années, je vis ici comme dans une rédemption perpétuelle... face à la maladie, aux enfants, à la misère, aux violences visibles ou silencieuses.

Ce fut comme un appel, depuis l’époque du monastère.

Quand je suis arrivée au Rwanda, les signes se bousculaient, presque trop clairs, et j’y ai cru.J’ai appelé cela un appel un apostolat même si je n’en connaissais ni les contours ni les limites.Je l’ai vécu seule, à l’arrache, sans communauté ni congrégation.Une vie de missions des tempêtes successives, des défis rudes, et tant de fois des appels au secours. 

Cette fois, avec Gilbert, je n’y arrive plus. Et pourtant j’ai beaucoup d’abnégation pour les personnes handicapées, pour des mamans comme Marie-Dominique et sa fille, ou tant d’autres. Mais je refuse la culpabilité, de me croire « abandonnante » parce que moi-même j’ai été abandonnée.Peut-être que c’est cela, peut-être pas. 

En tout cas, je prends une décision, même si je ne sais pas encore si je pourrai la tenir...

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