On dit souvent que la vie nous façonne. Moi, j’ai longtemps cru que c’était l’inverse. Que j’étais façonnée par l’ailleurs, par le souffle, par la matière invisible qui me traversait plus que par les choses qu’on voit.
J’ai cru que j’étais née au bord d’un monde qui n’existe pas, moitié sur la terre, moitié dans un autre pays où la lumière prend d’autres chemins.
Et pourtant… me voici, ancrée dans la glaise rouge des villages du Rwanda, dans la poussière des routes, dans les rires d’enfants qui n’ont parfois rien et pourtant tout. Je suis née un jour quelque part en Europe, mais je suis revenue à moi ici, dans les collines, dans le tumulte des saisons africaines, dans les regards qui te transpercent comme si tu étais transparente et solide à la fois.
Je ne sais pas quel mot me définit. Femme. Mère. Artiste. Professeure.... Missionnaire. Pèlerine....
Corps fatigué, âme à vif, cœur stupéfait. Un peu de tout, beaucoup de rien, de vie. Je suis celle qui, depuis longtemps, marche entre les mondes celui des humains, celui des morts, celui des enfants qui ont une sagesse trop grande pour leur âge, celui de ma fille Sarah, toujours là, toujours vivante dans l’air que je respire, dans les gestes que je pose, dans les écoles que je construis.
Sarah… La lumière qui reste, même quand tout s’éteint.
Pendant des années, j’ai enseigné, peint, voyagé, et je me suis perdue mille fois... Je me suis glissée dans des métiers, des rôles, des identités comme si chaque pas, chaque erreur, chaque rencontre m’arrachait un voile pour révéler une part de moi encore plus nue, plus fragile et un petit peu plus solide à la fois.
On dit souvent : « Tu fais trop. Tu vas trop loin. Tu portes trop. » Je ne sais pas faire autrement. Je suis construite comme ça.... faire, donner, réparer, protéger, aimer, recommencer. Je connais les excès ..... d’empathie, de passion, de travail, de responsabilités, d’urgence et d’épuisement.
Je connais les vertiges de beauté, de fatigue, de foi, de doutes. Je connais les renaissances... ces moments où tout craque, tout se fissure, et où malgré tout, quelque chose continue de pousser à travers les failles ....un bourgeon obstiné qui dit : « encore ».
Je me suis perdue dans les hôpitaux, dans les missions humanitaires, dans les écoles bricolées au milieu des collines, dans les colères contre les injustices, dans les nuits sans sommeil à veiller un enfant handicapé ou à chercher comment faire tenir debout quelque chose qui s’écroule de tous côtés.
Je me suis perdue dans l’amour aussi. Dans les amitiés, dans les déceptions qui cognent, dans les trahisons qui blessent, dans les présences qui tiennent debout, dans les rencontres qui raniment. Et quand je croyais ne plus avoir la force, c’est la vie la foi qui m’a ramenée.
Je suis une femme qui parle aux arbres, qui écoute les pierres, qui comprend les silences des enfants, qui croit à la force des gestes minuscules.
Je suis une femme qui voit dans un morceau de terre séchée, dans une fleur épuisée, dans un ouragan quelque chose de sacré. Je suis une femme qui, dans la boue de la vie humaine, trouve encore du sel, du ciel.
Peut-être parce que j’ai connu l’inconsolable. Peut-être parce que moi-même, j’ai été brisée, déchirée, vidée. Et peut-être parce qu’à travers cette déchirure, quelque chose est passé, une foi nouvelle, pas religieuse au début, puis oui, étonnamment, étrangement, profondément. La foi est venue après. Pas avant. Elle m’a reconstituée quand il n’y avait plus rien. Elle m’a ramenée au monde, et aux autres. Elle m’a rendue poreuse à tout, au beau, au laid, au vivant, au cassé, au miraculeux du quotidien.
Je suis surtout une paresseuse. Je construis des écoles où les enfants apprennent à jouer, à rêver, à jardiner, à lire les nuages, à toucher la terre, à reconnaître la lune. Je recueille des enfants qui n’ont plus de parents.
Je veille ceux qui souffrent seuls. Je tiens la main de Gilbert quand il casse sa sonde pour la centième fois et que je n’en peux plus, mais que j’y retourne quand même. Je suis celle qui n’arrive pas à laisser un enfant mourir seul. C’est plus fort que moi. Ça ne se discute pas. Ça ne se négocie pas. J’ai compris que je ne suis pas faite pour vivre dans les cases. Je suis à la fois trop lucide et trop traversée, trop humaine et trop autre. Une femme debout dans le chaos, mais qui regarde la lune pour ne pas tomber. Une femme qui aime les contradictions l’or et la poussière, le diamant et l’os, le sacré et le trivial, le rire et le rugueux, la solitude et la foule, la maternité terrestre et la maternité céleste.
Je suis faite d’accumulations de voyages, d’élans, de colères, de fatigues, de renaissances. Je suis faite de torrents et de ruissellements, de vertiges et de racines, d’Afrique et d’Europe, de chair et d’esprit, de missions et de prières, de souvenirs et d’instinct....
Certains matins, je me réveille en me disant que je ne peux plus continuer. Et l’après-midi, je repars. Je suis ainsi entre deux mondes, deux forces. Entre la terre boueuse et le ciel immense de ce que je devine, de ce qui m’appelle, de ce qui me tient debout.
Je suis celle qui marche. Qui tombe. Qui se relève. Qui serre un enfant contre elle. Qui écrit pour survivre. Qui parle pour comprendre. Qui cherche pour aimer. Qui prie pour tenir. Qui doute pour rester vraie.
Je suis vivante. Terrestre. Mystique. Fracassée et reconstruite. En mouvement permanent. En lenteur intérieure. En éveil inconstant. Et peut-être, au fond, je suis simplement une femme qui continue....
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