Apprendre à se tenir debout de l’intérieur lui....mais....
Gilbert a dix-sept ans.

À cet âge, on devrait déjà pouvoir accomplir seul un certain nombre de gestes simples, prendre soin de son corps, participer à sa propre vie. Mais chez lui, quelque chose s’est comme figé depuis longtemps. À cause de l’état de ses pieds, de ses jambes paralysées de ses limitations physiques, il a peu à peu grandi dans l’idée que son corps tout entier était incapable, ou presque, de lui répondre. Comme si une partie de lui avait fini par croire qu’il ne pouvait rien faire par lui-même.
Au début de cette dix-huitième mission, Gilbert ne savait pas encore se laver seul. Ni laver son visage ni ses bras ni son corps. Même les gestes les plus élémentaires de l’hygiène quotidienne semblaient rester hors de sa portée, non seulement à cause de son état physique, mais aussi parce qu’il avait pris l’habitude d’être entièrement assisté. Il fallait donc reprendre à la base, patiemment, sans brutalité, mais sans céder non plus.
Nous avons commencé à lui apprendre qu’il devait entrer lui-même dans le soin de son propre corps. Pas tout d’un coup. Juste commencer. Revenir vers ce qui était possible. Peu à peu, au fil des jours, Gilbert a commencé à se laver lui-même le tronc et les jambes..... c’était déjà un passage. Un mouvement. Une petite reconquête.
Nous avons aussi essayé de lui faire comprendre une vérité difficile ...les personnes qui l’aident aujourd’hui ne seront pas toujours là, et il devra apprendre, au moins un peu, à se soutenir lui-même dans sa propre vie. Cette autonomie ne se décrète pas. Elle se construit lentement, souvent contre des années d’abandon, de dépendance ou d’habitudes installées.
Il a également commencé à apprendre certains gestes plus intimes et plus délicats, comme la manière de gérer lui-même l’évacuation de ses urines. Là encore, il ne s’agissait pas seulement d’un apprentissage pratique, mais d’un déplacement intérieu.r, passer du corps subi au corps habité, même partiellement, même difficilement.
Et pourtant, malgré ces premiers pas, la situation de Gilbert restait préoccupante à la fin de la mission. Il refusait encore souvent de manger ce qu’on lui apportait. Il buvait peu. Il résistait à ceux qui venaient l’aider. Il donnait parfois l’impression de se vivre comme un petit prince au centre de tout, attendant que les autres s’organisent autour de lui sans toujours mesurer ce que cela exigeait d’eux. Derrière cette attitude, il y avait sans doute davantage qu’un simple caprice : une manière d’avoir appris à exister dans la dépendance, dans l’attente, dans une forme de pouvoir passif exercé sur ceux qui prennent soin.
Ses escarres n’étaient pas guéries. L’hygiène restait insuffisante. Le matériel manquait. La nourriture aussi, parfois. Les conditions de vie rendaient chaque progrès plus fragile, plus précaire, plus difficile à inscrire dans la durée.
Gilbert a pourtant bénéficié de quelques aides précieuses. Il a pu recevoir de la nourriture par le service social, même s’il ne la mangeait pas toujours. Il a aussi eu la chance que ses vêtements puissent être lavés grâce à l’aide de Inzu Lodge. Dans un contexte aussi instable, ces gestes-là comptent. Ils ne règlent pas tout, mais ils soutiennent un peu le bord du possible.
Ce qui demeure, au terme de cette mission, c’est une impression mêlée. Rien n’est résolu. Beaucoup reste lourd, lent, incertain. Mais quelque chose, malgré tout, a commencé. Une fissure dans la dépendance totale. Un apprentissage encore maladroit de l’autonomie. Une tentative pour lui faire sentir qu’il n’est pas seulement un corps à assister, mais aussi une vie à relever de l’intérieur.
« On ne porte pas quelqu’un toute sa vie ; un jour, il doit apprendre où poser son propre poids. »
 

Avec son professeur Steve qui venait l'enseigner.

Avec son professeur Steve qui venait l'enseigner.

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