Aujourd’hui, j’ai retrouvé six exemplaires de Carnets de sable, mon premier livre écrit sous l impulsion de mon amie Yolande. Six exemplaires restant dans un tiroir en cherchant son adresse pour lui envoyer le dernier, "carnet de missions" ...Que de synchronicités!
Six étaient rangés, depuis des années parmi d’autres livres, d’autres papiers, d’autres morceaux de vie. Le temps les avait collés les uns aux autres. Quand j’ai essayé de les séparer, certaines couvertures se sont déchirées entre mes mains. J’ai ressenti un choc étrange, comme si je blessais un vivant.
Je reste immobile avec ces livres devant moi.
Je regarde les traces de colle, les bords arrachés, le papier vieilli, l’impression de voir revenir une ancienne partie de ma vie. Une partie de moi que je croyais enfouie très loin.
Puis j’ai reouvert le livre.
Et soudain le temps s’est déplacé.
Je regarde la date, 2000.
Avant tout.
Avant Sarah.
Avant la mort.
Avant le Rwanda.
Avant les missions.
Avant les départs répétés vers l’Afrique.
Avant cette fatigue immense quand la vie traverse les années comme une rivière souterraine...
Avant cette autre femme... Celle que je suis devenue après le grand tremblement basculement de ma vie en 2009..
Et, en relisant certaines pages aujourd’hui, après ces années 2009, 2020, 2021, après la pandémie mondiale, après cette peur qui a traversé la planète entière, après les confinements, l’isolement, l IA, les écrans diffusant sans arrêt les images du désastre, j’ai ressenti quelque chose d' irréel. Certaines phrases parlent d’un monde qui n’était pas encore arrivé....
Je lisais et je me disais...
Mais comment ai-je pu écrire ca à cette époque ?
Je ne parle pas d’une prophétie. Je ne veux pas donner à ce livre quelque chose qu’il n’est pas.
Mais je vois, perçois que certains textes portent des pressentiments. Pas des prédictions exactes. Plutôt des vibrations. Des fissures invisibles déjà présentes dans l’air...dans le inconscient... du monde...
À l’époque, je sentais une fatigue humaine, une inquiétude collective, une sensation d’accélération et de perte sans pouvoir mettre des mots dessus.
Et aujourd’hui, tout cela revient avec une force bouleversante. Mais ce qui m’a traversée le plus violemment, c’est une phrase très simple...
Une phrase presque ordinaire... La dernière du livre....."À bientôt Afrique"
Quand j’ai relu ces mots, mon cœur s’est serré.
Parce qu’en 2000, cette phrase ne portait pas encore le même poids.
À cette époque, elle était probablement une ouverture, un désir de voyage, un appel intérieur vers un continent qui m’attirait mystérieusement. Une phrase légère... Une promesse de départ?
Je ne savais pas encore.
Je ne savais pas que l’Afrique deviendrait une partie immense de ma vie.
Je ne savais pas qu’elle deviendrait un lieu de mission, de douleurs, de rencontres, d’épuisement, de lumière et de transformation intérieure.
Je ne savais pas que je traverserais les collines rwandaises avec une autre conscience du monde et de l’être humain.
Je ne savais pas que je rencontrerais des enfants blessés par la vie, des corps fragiles, des regards impossibles à oublier.
Je ne savais pas que je porterais tant de morts, de génocide, tant d’absences, tant de questions sans réponse.
Et surtout, je ne savais pas encore que Sarah allait mourir.
Cette phrase est devenue aujourd’hui comme une porte entre deux existences.
Avant Sarah.
Et après Sarah.
Avant le désert réel du deuil.
Et après l’entrée dans une autre terre intérieure.
Quand je relis Carnets de sable aujourd’hui, j’ai l’impression troublante que le sable était déjà là dans ma vie avant même que je comprenne ce qu’il signifiait vraiment. Le grand désert...
Le sable des traces...
Le sable du désert.
Le sable des passages.
Le sable du temps qui se envolé, s efface et conserve à la fois.
Je regarde ce livre et je vois apparaître des thèmes qui traverseront ensuite toute mon existence sans que je le sache encore au moment de l’écriture.
La marche.
L’exode intérieur.
La catastrophe.
La fatigue humaine.
L’attente.
Le sentiment d’un monde fragile.
La recherche obstinée de lumière malgré tout.
Comme si mon écriture connaissait déjà certains paysages avant que ma vie ne les traverse réellement.
Et cela me bouleverse profondément.
Parce qu’en rouvrant ces pages, je ne retrouve pas seulement un ancien livre.
Je retrouve une femme d’avant, la femme qui écrit sans savoir ce qu’elle va devoir porter plus tard...une femme qui ignore encore l’ampleur du vide qui entrera un jour dans sa vie...une femme qui ne savait pas encore qu’elle apprendrait à survivre autrement.
Et pourtant, cette femme portait déjà quelque chose du chemin à venir.
Parfois je me demande si l’écriture ne voit pas plus loin que nous comme une voyance...prophétique..comme un pouvoir mystérieux.
Comme une écoute très profonde de ce qui circule déjà dans le monde et dans l’âme humaine. Certaines phrases et sensations intimes semblent attendre des années avant de révéler leur véritable sens.
C’est exactement ce que je ressens aujourd’hui avec Carnets de sable.
Ce livre dormait depuis vingt-cinq ans.
Et soudain, il revient.
Abîmé.
Déchiré.
Vieilli.
Mais quand même vivant.
Comme s’il avait traversé le temps pour me retrouver aujourd’hui en me disant silencieusement ...
Regarde.
Les traces étaient déjà là....
Tout est écrit...mektoub...
Et peut-être ce ce qui me touche le plus.
Non l’idée d’avoir “prévu” quelque chose, l’idée que certaines parts de nous savent ce que notre conscience ignore encore.
Si l'on y prend garde.. si on regarde si l'on n'est pas aveugle comme dit Jésus...
Je regarde ces six exemplaires sauvés du temps et j’ai l’impression étrange de tenir entre mes mains une bouteille lancée autrefois par une autre moi. Celle qui écrit dans l’innocence relative de la vie...aujourd’hui, c’est moi qui ouvre cette bouteille depuis l’autre rive du temps...

Sarahmoon